Fermer le robinet du net lors des attentats: bonne idée, folie ou censure?

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AbdelHaqq
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Fermer le robinet du net lors des attentats: bonne idée, folie ou censure?

Messagepar AbdelHaqq » Mar 1 Déc 2015 03:28

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L’idée circule qu’il suffirait de fermer le robinet du net pendant un mois pour mettre Daesh à genoux en Syrie et en Irak. Les militaires continueraient à communiquer via leurs réseaux propres, tandis que les terroristes de l’Etat islamique seraient sourds, muets et aveugles.

L’idée paraît absurde, mais durant la Guerre du Golfe, les Américains avaient bien interrompu leur service GPS dans une partie du Moyen-Orient.

Le sujet revient sur la table après les attentats de Paris. En France, l’Assemblée nationale a voté la " refonte de l’état d’urgence" autorisant des perquisitions informatiques et la censure d’internet. Rien n’interdit de penser que la Belgique pourrait, un jour, faire de même.

Eteindre l’internet d’un simple clic

Etienne Wéry, avocat spécialiste du droit des nouvelles technologies rappelle qu’il existe bien un projet américain baptisé " kill switch bill ", permettant au président de fermer l’internet d’un simple clic sur un bouton. Mais cette réflexion (entraînant une censure totale) n’a pas abouti. Au niveau belge, des autorités judiciaires étudient la possibilité d’imposer aux opérateurs le blocage de vidéos illégales (pédopornographie ou prosélytisme terroriste). Cela se ferait sur le même modèle que celui de la lutte contre les jeux de hasard en ligne: le parquet peut aujourd’hui ordonner que l’adresse d’un site de jeu illégal soit détournée vers une page de mise en garde des internautes. Mais pas question, ici, de coupure généralisée.

Techniquement difficile

Une coupure complète du net serait, chez nous, très difficile. Filip Du Bois, patron de la société des noms de domaine belges DNS.be, explique que l’on peut désindexer les noms des sites pour les rendre moins visibles, mais pas les supprimer. Leur accès est donc possible, par exemple par les serveurs de Google. Pendant ce temps, le Dark Net, ce réseau obscur utilisé –notamment- par les terroristes, continuera à fonctionner. De même que les sites .com. Or, c’est le cas des réseaux sociaux qui sont gérés, eux, par la société américaine Verysign. Il faudrait donc que tous les fournisseurs d’accès internet bloquent tous leurs tuyaux numériques (Proximus, Telenet, Voo, Mobistar ou Base) pour réellement assécher le réseau. Et il resterait encore les SMS.

En toute logique, une telle procédure aurait l’effet d’une bombe atomique. Le coût économique d’un tel choix serait exorbitant.

Mais surtout, les terroristes auront toujours des alternatives à leur disposition, depuis le simple walkie-talkie de proximité jusqu’au téléphone satellite.

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En France, l’Assemblée nationale a voté la " refonte de l’état d’urgence". Et en Belgique?

La Belgique pourrait être tentée de faire la même chose, mais ce n’est pas le cas, loin s’en faut. Prenons l’exemple de la mesure concernant l’identification des personnes achetant des cartes téléphoniques prépayées. La mise en pratique demeure hasardeuse: Identifie-t-on les nouveaux clients ou l’ensemble des utilisateurs existants ? Fiche-t-on celui qui achète la carte ou celui qui l’active ? La simple présentation d’une carte d’identité est-elle suffisante pour authentifier son propriétaire ? C’est L’IBPT, l’arbitre des télécom, qui a été chargé de faire une proposition, mais pour l’instant l’anonymat reste de mise. Et enfin, cela pourrait coûter cher aux opérateurs, dont Base qui dispose d’une forte base installée de client " prepaid ". Pour le député (MR) Gilles Foret, supprimer l’anonymat de la carte prépayée ne peut se concevoir que si le réseau de distribution est réellement fiable: " Certains revendeurs risquent d’être moins attentifs que d’autres " constate le parlementaire.

Moins de liberté " numérique " pour les Belges?

Forcément en partie, répond l’avocat Etienne Wéry: "Chaque fois que l’on crée une mesure générale pour surveiller quelques-uns, on restreint la liberté de l’ensemble".

Pour l’instant les dernières mesures prises par le gouvernement n’ont pas encore d’impact sur la manière de gérer l’espace numérique, mais on pourrait penser (craindre diront certains) que le blocage de sites ne dépendra plus, à l’avenir, d’un juge, mais directement des forces de l’ordre. C’est un risque.

A la Cyber Crime Unit, le commissaire Olivier Gogaert explique que l’on tente de baliser le monde numérique comme les autres environnements de la vie réelle. Il résume la situation par une analogie automobile : au début, les voitures roulaient sans plaque minéralogique. L’univers numérique actuel correspond à cette époque. Mais l’on s’oriente, sous la pression des attentats, vers un univers internet de plus en plus identifié. Ce qui n’empêchera pas certains internautes, comme pour les voitures, d’utiliser de " fausses plaques ". Une réunion s’est d’ailleurs tenue au Sénat durant la précédente législature pour mener une réflexion sur ce sujet, sans pour autant envisager l’équivalent du Patriot Act liberticide américain.

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La justice belge est-elle en retard dans la lutte contre les délits numériques ?

Elle ne se donne pas les mêmes moyens que d’autres pays. La législation française a supprimé la notion de provocation pour pouvoir collecter des données du web profond. Par exemple en appâtant les criminels en se faisant passer pour des terroristes. En Belgique, cette pratique est interdite.

Cela pose aussi la question de la légitimité d’utiliser des messageries cryptées dans les pays démocratiques. Des applis comme Telegram ou Signal se justifient pour les internautes habitants des pays totalitaires, mais des voix, dans la police se lèvent pour réclamer du législateur la mise à disposition d’une clé de décryptage unique qui permettrait de déchiffrer des messages sous le contrôle d’un magistrat. Exactement comme pour les appels téléphoniques.

Et ce serait encore très en dessous de ce que permet le Patriot Act américain. Aux Etats-Unis, les autorités entrent dans les réseaux des opérateurs sans rien leur demander. A l’inverse, Chez nous, il arrive que Facebook refuse de fournir à la police des renseignements visant à pister des djihadistes.

Liberté ou sécurité, la question à 1000 euros

C’est presque une certitude. En France le site Quadrature du net s’élève contre les renforcements juridiques et prône la plus grande liberté possible sur le net. Pour l’avocat Etienne Wéry, Les dernières mesures du gouvernement restreignent forcément la liberté " numérique " des Belges "Chaque fois qu’on crée une mesure générale pour surveiller quelques-uns, on restreint la liberté de l’ensemble. "

Le paradoxe apparent de la situation est qu’à une attaque sans précédent contre les libertés, les mesures prises restreignent nos libertés.

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Fermer les réseaux sociaux

Après l’attentat à Charlie Hebdo, David Cameron avait prôné un système permettant de bannir toutes les solutions de communications cryptées entre deux personnes. Et un projet de loi pourrait interdire les messageries chiffrées de type Telegram. Depuis, cette application a été utilisée par 9000 djihadistes de Daesh. L'application Telegram a d’ailleurs fermé 78 comptes de djihadistes.

En France, le gouvernement pourra, dans le cadre de l'état d'urgence, bloquer des sites internet et réseaux sociaux faisant l'apologie du terrorisme ou incitant à des actes terroristes.

En Belgique, la notion d’Etat d’urgence n’existe, pas explique Gilles Foret, Député fédéral (MR) et membre des Commissions infrastructure, Agenda digital et justice (pour la vie privée) du Parlement. Le parlementaire n’est pas favorable à un système de censure généralisé : "Fermer les réseaux sociaux de manière non ciblée n’est pas d’actualité. C’est le principe de proportionnalité et de la finalité qui prévaut. Lors de la tuerie de la place Saint Lambert à Liège (Amrani), les réseaux sociaux ont permis d’apporter l’information d’urgence aux citoyens et aux forces de l’ordre. Le réseau social est aussi un outil pour rassurer " . Les exemples récents sont le " Safety check " de Facebook et le hashtag #PorteOuverte sur Twitter.

Pas d’Etat d’urgence ni de censure d’internet en Belgique, mais une proposition de loi du MR qui veut "cibler l’apologie du terrorisme, tout en garantissant des balises pour les citoyens. Et permettre d’appliquer au monde virtuel ce qui existe dans le monde réel. Il faudra revoir le code pénal et les incriminations. Par exemple, la perquisition informatique n’est pas encore prévue".

Rapidement, reconnaît le député, les effets des attentats devraient, qu’on le veuille ou non, modifier notre environnement : "Dans les années 2000, personnes ne voulait de caméras dans les rues. Aujourd’hui, plus personne ne les critiquent…Mais il faut garder des balises".



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